Archives de Catégorie: Avant la création il y eut

Entreprendre et se reconvertir

La vie professionnelle pilotée comme une trajectoire uniforme a du plomb dans l’aile. Les employeurs et leurs cellules de recrutement ont beau maintenir le cap, les déroutements sont de plus en plus fréquents. Et spectaculaires.

Apprenti chef

Les évolutions du marché du travail, celles des mentalités, conduisent à revoir sa feuille de route à plusieurs reprises dans une vie : le choix d’orientation fait à 20 ans peut ne plus correspondre à ses aspirations 10 ou 20 ans plus tard ; l’expérience, le regard que l’on porte sur soi et sur la vie, sur le travail, peut nous appeler vers de nouveaux défis ; un employeur peut nous encourager à aller voir ailleurs ; un « profil » cramé sur le marché du travail peut nous inciter à le supprimer pour en créer un nouveau, dans la mesure du possible ; le travail fragmenté peut encourager la multi-activité et initier une nouvelle voie professionnelle ; etc…

Avec, en lame de fond, la possibilité d’entreprendre, et tous les accessoires de la mythologie qui s’y rapportent.

Le ressort personnel est aujourd’hui davantage sollicité : à quoi rime ce parcours ? qu’ai-je envie de faire réellement ? sont des questions qui viennent nous chatouiller comme des alertes contre le piège de la routine, contre le risque du regret, ou contre l’impasse professionnelle.

De ce questionnement peut émaner l’appel du large. L’envie de faire du neuf peut arriver brutalement ou naviguer en soi quelque temps avant que l’on ne se décide à l’écouter et à agir -les circonstances de la vie nous gouvernant en partie (voir mes articles sur la trilogie : Motivation, Idée et Déclic). Ecouté dans l’urgence, ou dans une phase d’anxiété (licenciement brutal, tensions familiales, au travail, difficultés financières,…), ce désir peut produire une création explosive. En revanche, s’il est apprivoisé et travaillé, il aura plus de chances de donner les fruits escomptés.

Il est une richesse naturelle qu’il faut prendre le temps d’exploiter. Sans l’inhiber, il convient de le saigner de tout fantasme pour éviter d’être « ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques dont le mirage rend le gouffre plus amer ». Il est tellement facile de s’enivrer d’une image…

La reconversion créatrice s’appuie sur des forces : énergie, envie, enthousiasme ; créativité ; apports de l’expérience antérieure.

Elle contient des aléas : indépendance à dompter ; métier à découvrir ; temps de l’apprentissage ; compétences gestion, commerciales,…

Pour se donner toutes les chances de réussir ce tournant, la réflexion préalable est essentielle. Voici un questionnement simple à mener.

 

Décrypter le chant de la sirène

Est-il bénéfique ? Sur quoi repose-t-il ? Où vous attire-t-il ?

La motivation et les attentes figurent parmi les ressorts de la réussite : elles constituent la capacité d’endurance et la possibilité de l’accomplissement personnel.

Un des enjeux majeurs, me semble-t-il, est de s’interroger en toute lucidité sur ce qui nous pousse dans cette voie et ce qu’on attend d’elle : lassitude professionnelle et/ou mettre un sens / du plaisir dans son travail et/ou être indépendant et/ou exploiter un business et/ou créer son emploi et/ou gagner un peu / beaucoup d’argent, etc. Les raisons doivent être positives et accordables.

Combien d’entrepreneurs créent une boutique dans la perspective d’essaimer en France et dans le monde. Avant de piloter la chaîne, il faut d’abord se coltiner le premier petit maillon, si petit au regard de notre ambition. On sera d’abord commerçant et on acceptera le fonctionnement d’une boutique : la répétition des tâches à faible intensité intellectuelle, son caractère sédentaire -quasi carcéral-, des horaires de travail élargis qui peuvent engloutir le samedi voire le dimanche, les soirées pour la restauration, aimer le contact avec la clientèle, le vide pendant les heures creuses,…

Si on veut monter une librairie, aimer les livres ne suffit pas. Il faut savoir les vendre. Il faut savoir acheter, il faut savoir gérer. Il ne faut pas rapporter sa rémunération au temps passé dans la boutique.

On crée un restaurant parce qu’on aime la nourriture et préparer des petits plats dans un cadre convivial. On peut être broyé par le fonctionnement d’un établissement et le rythme qu’il impose.

Par ailleurs, il faut apprécier le risque financier : ces projets nécessitent une mise de fonds conséquente et engendrent des frais importants (loyer, remboursement, salaires, achats, etc.). Pour un rendement souvent limité.

Bref, il faut poser l’équation et vérifier que ce que l’on attend de l’entreprise est conforme à ce qu’elle peut vous apporter. Et vice-versa, que le fonctionnement de l’activité envisagée vous satisfera. Que le risque financier est acceptable.

 

Bilan personnel

Quelles sont mes contraintes ? Vie de famille, finances,… L’activité envisagée est-elle compatible ? Un restaurant ou un commerce consomme une bonne partie du temps familial. Le conjoint, s’il existe, doit être partie prenante de votre choix.

Quels sont les moyens financiers dont je dispose pour lancer ce projet ? Sont-ils suffisants ?

Que doit générer l’entreprise à terme pour me rétribuer ? Quelle rémunération puis-je espérer à travers cette activité ? Est-ce conforme à mes aspirations ? à mes contraintes personnelles/familiales ?

Quelles sont mes compétences et qualités ? Les confronter à celles que l’activité envisagée requiert. Valider la cohérence, éventuellement réfléchir à la façon de remédier aux carences.

L’activité nécessite-t-elle une qualification particulière ? un tour de main ou des compétences propres ? Comment puis-je raisonnablement les acquérir ? Ai-je le temps de me former ? Faut-il m’associer ou recruter un professionnel qui les détient ?

A quoi ressemblera mon travail quotidien ? Cela me satisfera-t-il ?

Suis-je prêt à sacrifier un salaire fixe, des congés payés et Rtt, les avantages sociaux du salariat ?

Le statut social est-il important pour moi ?

Suis-je prêt à assumer l’échec ?

 

Plan d’actions

Le temps est un élément clé dans la préparation et la mise en place du projet, sa réussite. Il me semble indispensable d’organiser les actions à mener dans un calendrier :

  • une formation ou une expérience préalable,
  • les informations à obtenir sur l’activité, sur la création d’entreprise,
  • les rendez-vous avec des professionnels, des acteurs clés,
  • les rencontres avec des entrepreneurs qui pourront vous conseiller, vous faire partager leurs expériences,
  • l’étude de marché, le positionnement de votre offre,
  • le business-plan,
  • la recherche du local ou du fonds,
  • celle des financements,
  • l’immatriculation,…

Il convient -autant que faire se peut- de réaliser le maximum d’actions alors qu’on est toujours en poste. A minima valider la cohérence de ce nouveau projet professionnel.

La phase de mise en place du projet est longue : un an à deux ans. Avoir cela à l’esprit pour bien la mener.

 

Faut-il se former avant d’entreprendre ?

Il est toujours préférable de connaître un minimum l’activité que l’on souhaite exercer avant de se lancer. Certains voient ce passage comme un détour ou une perte de temps. Il permet de confirmer son intérêt pour ce nouveau métier, de faire des choix plus judicieux, et d’être plus efficace le moment venu.

Si au bout d’un mois, on se rend compte que la vie d’un commerce ou d’un restaurant ne convient pas, il est toujours temps de faire machine arrière. Ce paramètre est souvent minimisé (la perspective d’avoir sa propre affaire peut aveugler sur ce que cela suppose au quotidien).

Une expérience préalable auprès de professionnels permet d’apprendre leurs techniques, de vous enrichir à leur contact (ils ne manqueront pas de vous donner leur avis sur votre projet après, ils pourront vous aider utilement). De tanner votre projet. De vous insérer auprès des fournisseurs. D’approcher la clientèle et d’apprécier ce contact.

Selon les activités envisagées, ce passage sera plus ou moins obligatoire : certaines d’entre elles imposent une formation préalable (celles qui relèvent de l’artisanat comme la boulangerie, la boucherie, la coiffure (pour l’instant), la beauté,…). Pour la restauration, fût-elle rapide, sans être imposée elle est très fortement conseillée.

Il existe à la fois des dispositifs permettant une prise en charge de ce type de formation, et des formations professionnelles adaptées au métier ciblé.

L’entrepreneuriat, en reconversion, change radicalement une vie. Plus qu’on ne le soupçonne. Les conseils ou mises en garde extérieurs ne percent pas souvent la carapace de la détermination. C’est en le vivant que l’on s’en rend compte. Aussi faut-il anesthésier son orgueil pour écouter, filtrer et s’approprier ces conseils qui ne peuvent qu’augmenter les chances de faire les bons choix, dans le bon tempo.

« Si j’avais su avant de me lancer ce qui m’attendrait, jamais je ne l’aurais fait. Mais je ne regrette aucunement ce choix. J’ai appris plus en faisant que toute ma vie auparavant. » Phrase qui revient très souvent chez ceux qui ont emprunté cette voie.

La motivation – Vivre (de) sa passion

Un parcours professionnel gâché à jouer un rôle dans des entreprises, en s’amusant à prêter sa personnalité à des œuvres, des produits, de hautes valeurs humaines ou métaphysiques (Finance, Cosmétique, Audit, …) ; à prendre au sérieux les minauderies de l’acheteur, à répercuter le soir auprès de son conjoint les états d’âme de son supérieur, à travestir son comportement et ses désirs pour qu’ils soient conformes au poste et à la trajectoire qu’ils épousent en premières noces. Pour rompre avec ce personnage factice, pour purger le corps et l’esprit de ses parasites, quoi de plus normal que de se tourner vers la partie de soi demeurée pure et authentique : sa passion, son centre d’intérêt gratuit qui ne poursuit aucun autre mobile que le plaisir.

Son diplôme d’Ecole de commerce en poche, Antoine va s’employer à vendre du matériel professionnel à une clientèle d’électriciens ; il s’accorde un délai pour détecter le plaisir dans ce métier. Las, il sent l’entreprise vaine et se tourne vers la création pour trouver un emploi qui conjugue occupation et épanouissement : une librairie spécialisée dans la bande dessinée, espace social, culturel, et vivant.

La disparition prématurée de son père enseigne à Julie le caractère précaire de l’existence et l‘impérieuse nécessité de ne pas perdre de temps à la mouiller dans le plaisir ; embourbée dans une voie qu’elle s’est vue choisir pour lui, l’expertise-comptable, elle se rebiffe et décide de l’incliner vers son goût pour la cuisine et organiser ainsi des cours dans une ambiance conviviale.

Devenue experte dans l’art de vendre des assurances à des fichiers de contacts, Emilie remet en cause une situation confortable, presque inespérée, pour tenter la voie de l’esthétique, version bio, une passion de consommatrice assidue qu’elle souhaite à son tour exercer, quoique dépourvue de qualifications.

Bien sûr, mélanger le cœur et les affaires n’est pas sans risques. Ne plus avoir de cœur, ne pas avoir de business…

La motivation – « Je veux être mon propre patron »

Combien de Français souffrent d’être dirigés par des patrons incompétents, caractériels, par de piètres managers ? Des patrons qui ne savent pas reconnaître la valeur de leurs employés. L’erreur de casting, la malchance au tirage, qui tend à se répéter de service en service, d’entreprise en entreprise, assèche la réserve de patience, irrite le caractère. La volonté de s’affranchir de cette hiérarchie encombrante s’affermit tant et si bien que la création devient le remède au mal, la libération. Finie la monotonie du salaire qui tombe toujours au même moment, toujours avec le même montant, finies les luttes intestines aux augmentations, primes et bonus, finis les congés payés et les RTT si nombreux que l’on ne sait qu’en faire, finis les services d’une assistante acariâtre, d’un personnel de nettoyage négligent ; débarrassé des commerciaux qui n’en font qu’à leur tête, du service facturation qui ne comprend rien,…. Enfin seul ! Enfin libre ! Et maintenant ?

Agé de 47 ans, Philippe lâche une carrière de cadre dirigeant ingénieur de Groupe -la dernière promotion, vertigineuse pour un terrien, l’a propulsé à la tête d’une armée de 200 personnes- pour recouvrer du tangible et du concret ; il opte pour un changement de terrain radical en s’installant dans une boutique (une cellule) pour vendre des produits équitables. Il s’emploie à contenir, dompter, punir, les embardées d’un cerveau fugueur. L’adapter à son nouveau métier nécessite une éducation contrenature : l’heure passée n’a pas la même valeur, pas la même contrepartie financière.

Discriminée depuis 25 ans d’abord parce qu’elle est femme, puis parce qu’elle est femme et vieille, Christine fomente sa revanche sur les « jeunes blancs becs » et leur prouver qu’en étant femme et vieille, elle pouvait réaliser de belles choses, caméra à la main.

La motivation – Créer son emploi

Largement surclassée par la question du « Comment crée-t-on ? », celle du « Pourquoi ?» n’en demeure pas moins essentielle. Certes, elle ne se matérialise pas par un document concret (pas de statuts, pas d’Extrait K Bis), pis encore, elle risque de freiner, voire de contrecarrer, la réalisation du rêve créateur. Elle permet pourtant de baliser ce choix de vie, d’identifier les ressorts qui sous-tendent la volonté de créer, d’exprimer les attentes du futur chef d’entreprise. Les croyances se trouvent souvent au cœur du mécanisme. Pour éviter toute désillusion, pour prendre la décision en relative connaissance de cause, interroger ses motifs, manifestes et secrets, est une étape fondamentale.

 Créer son emploi

Les pouvoirs publics, à l’imagination perverse, ont vu, avec la propagation d’un chômage marécageux, dans la création d’entreprise, une corde bon-marchée de la politique de l’emploi, une baguette permettant de transformer le matricule Pôle Emploi en numéro Siren. « Nous n’arrivons pas à créer un emploi pour vous, qu’importe ! Créez-le vous-même ! » Ainsi, l’idée s’est progressivement insinuée dans les consciences individuelles d’une France pourtant peu réputée pour ses élans libéraux, que le Salut devait venir de soi, de ses propres cendres le Phénix s’envolerait happé par l’irrésistible attrait des astres. Les barrières psychologiques s’étiolent, dans un même mouvement les obstacles administratifs et juridiques s’affaissent. Tout concourt à chatouiller la liberté d’entreprendre chez les personnes inoccupées, comme si on emmenait un alcoolique sevré dans le rayon des vins d’un supermarché tout en louant leurs qualités, leur goût, tout en glissant incidemment un billet dans la poche de son gilet…

Au-delà de 52 ans, son ticket n’est plus valable chez Faurecia, surtout lorsque l’automobile traverse un sérieux passage à vide. Daniel, qui n’a connu, dans sa longue carrière, qu’un seul employeur, se retrouve sur le marché du travail en position délicate. Son employabilité n’est pas au top. La voie tracée par son fils dans la boulangerie le dépanne, et décide d’emprunter la même route : il passe un CAP accéléré et reprend un établissement à Paris.

En se déroutant de ses études, puis en créant sa première entreprise, une société de distribution de produits d’entretien, Christophe signe un pacte avec l’indépendance, le contraignant à sans cesse créer son emploi par l’entreprise. Quand l’opportunité de cession se présente, il reprend un restaurant, puis un second ; quand la lassitude l’éreinte, et une opportunité de revente apparaît, il lâche ses affaires pour créer une nouvelle entreprise, dans les services funéraires, et ainsi de suite,…

Karim et Liamine, diplômés en gestion d’entreprise, peinent à trouver un emploi conforme à leurs qualifications, ils décident de monter leur propre entreprise de transport de touristes, en faisant jouer les relations tissées pendant leurs études et les petits boulots qu’ils ont réalisés en parallèle.

L’idée

Dans un monde en quête de sens, la création d’entreprise apparaît souvent comme la voie de l’accomplissement personnel.

« Je veux créer une entreprise, mais je ne sais pas quoi ». Comment vaincre la page blanche du créateur d’entreprise ? Comment trouver l’idée qui permettra à un caractère entreprenant, audacieux, plein de promesses, de se réaliser ? A la volonté, farouche et tenace, mais en panne d’inspiration, nous proposons quelques pistes à creuser pour trouver le fil enfoui.

  1. Partir de son savoir-faire professionnel

« C’est en forgeant pour un patron qu’on souhaite forger pour soi. »

Il s’agit de la trajectoire créative la plus naturelle, puisque la prise d’indépendance vient couronner une expérience patiemment sculptée. En effet, une fois le tour de main rôdé, une fois les rouages d’un métier cernés, une fois le carnet d’adresses tissé, pourquoi laisser un patron sucer la sève secrétée ?

Un boulanger salarié peut nourrir l’ambition de reprendre une boulangerie, dès lors qu’il aura constitué un trésor de guerre significatif. Une esthéticienne, un cuisinier, un plombier, un styliste, un éditeur, … D’une façon générale, les détenteurs d’un savoir-faire, d’une connaissance pointue d’un produit, d’un secteur, peuvent s’imaginer à la tête de leur propre entreprise. Encore faut-il avoir un certain sens de la gestion, du bon sens en général et des qualités commerciales. Manucurer et gérer un institut de beauté représente une évolution évidente qui ouvre à de nouvelles responsabilités (gestion, recrutement et gestion du personnel, commercial, tâches administratives,…).

Par ailleurs, s’il est possible d’extrapoler une expérience, les prolongements doivent garder une certaine cohérence. Il faut rester raisonnable et prudent quant à l’équation magique « J’ai fait ceci, je peux faire cela ». En effet, vendre des journaux et des livres de gare dans un kiosque et développer une librairie spécialisée dans les arts s’avèrent 2 exercices sensiblement différents.

Enfin, tous les métiers ne trouvent pas de consécration dans la création d’entreprise.

Bref, le tour de main cultivé jusqu’à l’excellence s’avère un chemin privilégié pour les entrepreneurs, pour la plus grande satisfaction des futurs clients.

  1. Exploiter sa passion

« On ne fait bien que ce qu’on aime ».

Encore faut-il être doué de passion. Encore faut-il que le centre d’intérêt corresponde à une activité marchande et qu’il ne soit pas confidentiel.

L’air du temps grise les égos et aiguise la soif d’épanouissement professionnel. Force est de constater que le plaisir et l’indépendance sont devenus, pour beaucoup, deux composantes nécessaires de ce chemin : combien de « cadres à potentiel » ont délaissé une carrière « à potentiel » dans le secteur privé (banque, conseil, industrie,…) pour chercher les frissons de la création ? La quête de sensations fortes, le désir, ardent, insoutenable, de monter sa « petite boîte », se trouvent excités par la conscience de la mise en danger de leur parcours trop parfait, semblable au gendre qu’ils sont. La raison contre la passion. Le confort, l’avenir et l’argent ou le stress, le présent et l’action ? Une sorte de crise d’adolescence passagère, un écart dans une vie de couple, jusque-là et après cela, exemplaire. A moins que l’aventure ne se transforme en success story

Un ingénieur chez L’Oréal, approchant de la cinquantaine, fervent lecteur de bandes dessinées, reprend une librairie comics dans le 15ème ; un trentenaire, peu exalté par la vente de produits électriques, crée une librairie de bandes dessinées dans le 11ème ; une khâgneuse incollable sur l’histoire du Moyen Age, se lance dans une librairie historique ; une femme de 40 ans, grande amie des chiens, crée un commerce d’accessoires pour animaux ; une mère nourricière, cordon bleu aux dires de ses enfants et de ses amis, décide de régaler les étudiants et les actifs du 7ème arrondissement…

Le risque, au-delà de cramer sa passion en la misant au jeu de la création, réside manifestement dans l’absence d’entrainement (cf. point 1) avant la compétition. Certains, humbles et patients, prennent la peine de se former au métier, de s’éprouver par des stages ou des emplois préparatoires au grand saut. Les autres préfèrent les raccourcis et se lancent, confiants, le torse bombé, à l’assaut des cimes. Pour que ce défi ne soit pas une chasse à la chimère, il convient d’effectuer une analyse critique, honnête, et sans concession, de l’objet de la création. Saigner la création de sa part de fantasmes ou de croyances. Dépasser une forme d’instinct narcissique et confronter votre conception singulière au regard extérieur, à la réalité du dehors, sans faux-semblants.

Monter une librairie ne revient pas à discuter avec ses amis du dernier livre lu dans son salon au coin du feu. Ouvrir un restaurant ne ressemble guère aux dîners organisés chez soi avec ses amis, où les apéros traînent le temps que la cocotte siffle, et que le vin rende les convives indulgents sur la qualité de plats offerts par la maison. Lever aux aurores, achats à effectuer, préparation des plats, service dans le stress de la cohue, dans l’angoisse du vide, éponger les mécontentements de clients, vaisselle, rangements, nettoyage, gestion administrative, et le lot de désagréments : fuites, pannes, problème de personnel, visites des inspecteurs, litige avec le bailleur, acharnement des copropriétaires, ultimatum du banquier, … Et les ricochets sur votre vie personnelle et familiale…

Bien préparée, la création passion offre un moyen d’épanouissement personnel pour son auteur et une transmission culturelle enrichissante pour la collectivité.

  1. Constater en consommateur frustré

Dans une économie de marché, à chaque besoin doit répondre une, voire plusieurs, offres ; or, en qualité de consommateur exigeant, vous n’avez pas trouvé le produit pour satisfaire votre besoin du moment ; donc vous allez créer une entreprise pour vendre ce produit ou ce service.

Le raisonnement, aux yeux d’un économiste, est imparable. Il porte des valeurs remarquables : initiative, création, progrès, précurseur, marché, croissance,… Il n’en demeure pas moins difficile à concrétiser. L’étude de marché revêt ici une importance capitale pour disséquer sur toutes les coutures le besoin, sa taille, son potentiel, la façon d’y répondre, les avatars de réponses, la pertinence de l’offre que vous imaginez…  Bref, il s’agit dans un premier temps d’observer, vous renseigner, vous informer, étudier, investiguer, questionner. Avec méthode et sens critique.

Notre époque, par exemple, se révèle manifestement riche en frustrations pour les jeunes parents, frustrations qui donnent naissance à autant de projets de création : les problèmes de garde d’enfants se transforment en créations de crèches (avec de multiples options, bio, bilingues,…) ; les philosophies écologistes, ulcérées par la quantité de déchets jetés, trouvent une solution dans la réhabilitation des couches lavables ; les friands de sorties au restaurant, dont l’accès s’est refermé avec l’arrivée de bambins, décident d’ouvrir des restaurants avec espaces de garde et d’animation pour enfants,…

Qu’elles sont précieuses ces créations imaginatives, en apportant une pièce manquante au grand puzzle du bien-être collectif !

  1. Sentir une tendance

Donner l’impression de neuf en adaptant le classique à l’air du temps, voilà la démarche à suivre pour les créateurs de « concept », les enchanteurs. Il s’agit d’apporter une once de démarcation, d’originalité à travers une spécialisation inédite, un assemblage inédit d’activités (familles de produits, services en garniture d’un produit), un mode de distribution inédit (Internet, applications, box, …). Les activités mêlées doivent offrir des synergies et une réelle plus-value pour le consommateur. Et reposer sur un modèle économique pérenne. En effet, une malencontreuse manie tend à tromper le créateur dans son approche, une confusion entre « faire parler » et « faire vendre » : avant de cibler le client, il s’adresse aux médias. Si ceux-ci permettent souvent d’attirer ceux-là, ceux-là ne viendront et ne consommeront que si le concept répond à un besoin, qui dépasse la simple curiosité. L’identité de l’entreprise fondée sur l’originalité s’avère une question importante mais qui ne doit pas être déconnectée des perceptions et attentes présumées des clients visés, d’un marché et de ses particularités.

Un espace de bien-être articulé autour de cabines de siestes a rencontré un formidable succès médiatique, il a dû fermer faute de clients. Un restaurant marketé autour du risotto a péché par la croyance que la communication pouvait déplacer la faiblesse de l’emplacement. Parmi les associations d’activités complémentaires, l’intérêt peut être évident : un caviste pour dynamiser son chiffre d’affaires, ses plages d’activité, engraisser ses marges, peut proposer un volet restauration. La superposition d’activités a cependant pour corollaires des compétences et des contraintes matérielles et de gestion supplémentaires qu’il ne faut pas minimiser.

Par ailleurs, une dérive actuelle (une paresse intellectuelle) pousse les créateurs à s’aventurer loin dans l’hyper spécialisation. La course à l’originalité à tout prix les conduit au mono-produit : un site Internet de vente de chaussettes, une boutique de confitures (bientôt on verra naitre des boutiques spécialistes de la confiture d’abricot), une cave spécialisée dans le champagne…

L’immense avantage de ce type de création, fruit de l’esprit, est qu’il ne laisse pas indifférent : que l’idée soit ingénue, rigolote, saugrenue, géniale ou ridicule.

  1. Voyager

Le voyage s’avère un relai d’imagination fertile et parfois efficace pour draper une création traditionnelle d’une robe exotique aux reflets chatoyants. La découverte d’une culture ou d’un mode de vie, d’un produit ou d’un service inédit, peut ébranler un voyageur au point d’exciter son désir de l’importer, quitte à l’adapter, le métisser à l’environnement local.

Une romantique amère, venue pleurer à Venise son existence passée, tombe en émoi devant l’univers vénitien, les œuvres de verriers de Murano, les masques et autres curiosités ; un jeune marié à une colombienne, en voyage de noces dans le pays de son épouse, se délecte du pain local, l’arepa, qu’il souhaite servir à tous les plats dans un restaurant rapide, en guise de dot sentimentale ; au Mexique, la rencontre avec l’ancestrale lucha libre provoque le désir fou de créer un bar aux chaudes couleurs aztèques, doté d’un ring pour accueillir des combats de lucha libre ou pour offrir cette tribune d’expression corporelle à ses clients…

Cerise sur le gâteau : le produit étranger fabriqué par des pauvres, dans des conditions socialement pas inacceptables.  L’équitable ou l’éthique interpelle la conscience du consommateur occidental et fait mouche, son ressort « charitable » s’avère, pour peu qu’un minimum d’authenticité anime le lieu, un argument de vente efficace. La mise en place de ce type de circuits ne se faisant pas toute seule, un soupçon de conviction est sûrement nécessaire.

L’importation d’ailleurs peut avoir également pour origine la nostalgie de ses racines : un Breton lançant une épicerie de la mer, type Belle-Iloise, dans un quartier de Paris ; un caviste-bar à vins chantant les produits audois dans une atmosphère ru(gby)stique.

Ces créations s’inspirant de l’ « ailleurs » insufflent un air renouvelé dans notre paysage aseptisé et monochrome, elles élargissent nos horizons en manque de perspectives.

   6.  Etre à l’écoute des muses

Elles sont nombreuses, les sirènes, à entonner, au large, des chants envoûtants. Et il est tentant, pour l’aventurier resté sur la berge, sans cap, de se laisser griser et de farcir sa coquille vide de cette moelle prometteuse.

Les pouvoirs publics constituent une première voix, puissante et sourde : non contents d’attiser l’instinct créateur, ils insinuent des pistes en instigateurs de marché. Les services à la personne, par exemple, représentent, à les écouter, un phénoménal vivier d’opportunités ; le développement durable, véritable bouillie servie à toutes les soupes populaires ; les diagnostics immobiliers, la garde d’enfants, le photovoltaïque, … Autant d’initiatives volontaristes destinées à emporter une flotte de crédules à la poursuite de « la gloire du soleil sur la mer violette ».

Par ailleurs, les médias, généralistes ou spécialisés, jettent la lumière sur des créneaux, des activités, des entreprises, souvent surexposés, qui s’autoproclament scintillants. Reste à déployer votre talent de singe astucieux pour entrer dans la ronde.

Une créatrice veut se lancer sur le jeune marché des mototaxis grâce au magazine « Challenges » qui promet, communiqué de presse du leader à l’appui, un avenir radieux à cette jeune activité.

Sondez le « quelqu’un qui m’a dit que ça marche » de votre entourage qui a la bonne idée à vous communiquer et que vous pourrez concrétiser.

Enfin, en désespoir de cause, si malgré toutes ces pistes, la révélation reste muette, vous pouvez chercher un associé détenteur de l’idée, ou à vous rapprocher des réseaux de franchise qui vous fourniront des kits de jeu pour monter votre boîte, moyennant des droits d’auteur modiques.

Le déclic

La création d’entreprise représente une rupture dans le cours d’une existence. Elle fait suite à une trajectoire salariée, des études, une période d’inactivité. Quels sont les éléments déclencheurs qui, bras armé de la motivation, précipitent un individu dans cette voie ?

L’âge, d’abord, a ses humeurs, ses caprices, qui influent sur le désir créateur. Il existerait des moments favorables à son éclosion, nichés aux extrémités de la vie active : les jeunes (diplômés) par exemple estiment avec toute leur science de la vie, que « c’est le moment où jamais », « si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais ». En effet, sans enfant ni contraintes conjugales ou matérielles, ils peuvent s’adonner aux aléas de la création d’entreprise. Ils reviendront, en temps voulu, à une carrière plus orthodoxe et confortable. A défaut d’expérience et de connaissances précises, ils ont de l’enthousiasme, de la créativité et de l’audace à revendre.

A l’autre bout de l’existence, les parents dégagés des obligations financières et éducatives s’autorisent à prendre le risque de la création pour satisfaire une soif de plaisir, d’indépendance ou d’accomplissement personnel.

La conscience du temps qui passe, les relents d’insatisfaction qu’elle révèle, prépare le terrain à la déclaration d’indépendance. Un parcours non conforme aux aspirations personnelles, hautes et lumineuses, une trajectoire trop lisse, morne, quelconque, à laquelle on se résout dans l’attente de lendemains revigorés, mais qui s’installe sourdement. Un événement, brutal ou anodin, vient déclencher  la rébellion : le passage à un âge symbolique (30/40/50 ans) ; le décès d’un proche qui cingle comme l’horloge sonne. L’heure de la dernière ambition est arrivée.

La maternité peut changer une femme jusque dans son appréhension de la vie professionnelle. Une carrière avec les jeux de rôles et les horaires peut apparaître terne et déplacée, incompatible,  aux yeux d’une jeune mère. Nombreuses sont celles qui préparent, avec l’arrivée de l’enfant, un nouveau cours professionnel qui passe viscéralement par la création d’entreprise.

Une séparation, un divorce, s’accompagne parfois de l’envie, voire de l’obligation, de rebattre les cartes professionnelles. Le parent au foyer se voit contraint de reprendre une activité qui peut prendre la forme d’une création d’entreprise, surtout lorsque le temps l’a éloigné durablement de l’univers de l’entreprise.

Le chômage constitue peut être le principal déclic pour créer une entreprise, que la démarche soit  volontaire ou subie. Pause dans une carrière, les aspirations remontent à la surface, les désirs enfouis se diffusent progressivement, sentant le moment propice. Les rêves les plus fous, ou les idées jusque là vite esquissées, s’invitent au débat portant sur l’avenir et exigent d’être considérées comme des alternatives possibles. L’annonce d’un plan social peut créer le déclic pour passer à l’acte.

Devenu expert dans un domaine, la lassitude commence à poindre, le code de l’entreprise vous indique clairement qu’il convient de changer –au-delà de 3 ans au même poste vous faites partie des timorés- et que le poste qui vous attend est manager dans ce domaine. Le carrefour de carrière nécessite quelques réflexions : et maintenant que veux-je faire ? Parmi les possibles, figure la création, pourquoi pas ?

L’énième humiliation, l’avoinée de trop, subie dans une existence opprimée, peut trouver comme échappatoire, la création d’entreprise. Délivrance, libération du moi, elle vise à redorer une image écornée, froissée, à lui redonner confiance et consistance. Reconnaissance, responsabilités, argent, elle est appelée à réparer des maux.

L’opportunité fait le créateur : sans forcément le chercher, une création peut être favorisée par une rencontre particulière, une commande, une proposition qui enclenchera la mécanique. Une idée également de business qui s’impose avec force dans son esprit et qui, telle la pelote qu’on déroule, devient mouvement irrépressible.