Il était une rue… Godot de Mauroy (Paris 9)

De la prostitution à la restauration

Percée sous la restauration (1818) dans le cadre des opérations de spéculation foncière menées dans le quartier de la Madeleine, la rue Godot de Mauroy doit son nom aux propriétaires du terrain de l’époque. Elle relie le boulevard de la Madeleine et la rue des Mathurins. Un décret non exécuté (1858) prévoyait son prolongement jusqu’à la rue Auber.

Plan

Cette rue fut longtemps un haut lieu de la prostitution parisienne. Marcel Proust avait aidé son ami Albert le Cuziat à y ouvrir, en 1913, son premier établissement, Les Bains de Cuziat, au 11. Pour l’histoire, le Cuziat était un jeune breton venu chercher fortune à Paris ; entré comme domestique chez un duc polonais, il prospéra d’abord dans les services rendus à l’intérieur du milieu aristocratique. Il rencontra Marcel Proust lors d’une soirée mondaine en 1911. Une amitié et une complicité les lièrent rapidement. Il fournissait à l’écrivain les dernières histoires du « Tout-Paris pédéraste », lesquelles nourrissaient l’œuvre de Proust. Ce dernier, en finançant la création des bordels pour hommes de son ami, s’offrait ainsi un lieu destiné moins à assouvir ses besoins qu’à observer, avec la complicité du tenancier, les scènes qu’il pourrait retranscrire dans son œuvre. En effet, dissimulé derrière une fenêtre prévue à cet effet, il pouvait s’adonner à un voyeurisme serein. Le Cuziat ouvrit un second établissement, l’Hôtel Marigny (« le Temple de l’impudeur »), en 1917, soutenu une fois encore par l’écrivain.

C’est d’ailleurs une ex-prostituée de la rue, Marthe Richard, qui, touchée par la grâce, fut à l’origine de l’interdiction des maisons closes. Issue d’une famille modeste de Lorraine, elle s’enfuit de chez ses parents à 16 ans, et échoua amoureuse dans les bras d’un Italien proxénète. Elle devint ainsi prostituée dans les bordels à soldats de Nancy, où le rythme olympique (50 passes par jour) lui fit contracter rapidement la syphilis. Dénoncée par un soldat, elle dût se réfugier à Paris où elle entra dans une maison close de la rue Godot de Mauroy. Elle y rencontra en 1907 un riche industriel, Henri Richer, qui l’épousa en 1915. Elle se mua alors en respectable bourgeoise de la Belle Epoque. Ce fut elle qui déposa un projet à l’origine de la proposition de loi qui fut votée le 13 avril 1946 par la chambre des députés et qui instaura la fermeture des maisons closes.

Comme les rues de Provence et Joubert, la rue Godot de Mauroy mettra du temps avant de se défaire complètement des dessous encombrants de cette activité qui parasitait son renouvellement commerçant. Elle va bénéficier des efforts consentis par la Ville et la Préfecture pour chasser la prostitution du cœur de Paris, et de sa situation pour devenir en l’espace d’une dizaine d’années, une artère dédiée à toutes les formes de restauration, jusqu’aux concepts de l’air du temps. En effet, inscrite dans une zone à la fois à forte densité de bureaux (12 000 employés), et touristique (entre les Grands Magasins et la Madeleine), elle se trouve balayée par la vague de restauration qui envahit les quartiers centraux. Jouant sur la densité et la variété des cuisines, elle actionne, malgré sa situation naturelle encastrée, sa force centripète pour faire venir à elle les actifs à l’heure du déjeuner.

Les derniers vestiges de la prostitution, au-delà du seul sex-shop subsistant, sont à trouver dans les noms d’établissements. Comme la présence de Beckett par exemple chez deux d’entre eux : le Beckett, bistrot ouvert par un chef chilien (8, rue Godot de Mauroy, 20 €), ou le Molloy Malone’s, petit pub irlandais (21, rue Godot de Mauroy). Elle fait référence à l’anecdote selon laquelle l’écrivain irlandais se serait fait accoster par une prostituée tandis qu’il attendait le bus, à l’angle de la rue Godot de Mauroy. Devant son refus, elle lui aurait demandé s’il attendait Godot ? Une des explications possibles, loin d’être la plus plausible, du titre de sa fameuse pièce.

Godot de Mauroy

La rue illustre bien la folle vivacité de la restauration moderne, les rotations demeurant fortes, elle voit ainsi cohabiter indépendants et franchisés, aux spécialités intemporelles ou plus aléatoires. Elle offre encore des loyers moins inaccessibles que les artères adjacentes (rues de Sèze, Auber, Mathurins,…). Le chiffre d’affaires moyen des restaurants de la rue se monte à 330 k€ (assez élevé compte tenu de la surface souvent étroite).

Aussi trouvera-t-on aujourd’hui (demain, cela aura déjà changé) une belle représentation des cuisines du monde : japonaise avec Tonegawa au 8 (sushis, makis et sashimis), Tonki au 11 (en remplacement de Delyan), Tsubomi (15€) au 28.

Italienne Bella Vita au 11 (pizza, plats italiens), Comeprima au 33 (pâtes et viandes -20 €), et Toto au 35.

Grecque, avec la confrontation entre la version traditionnelle du au 24 (15/20 €) et de la moderne Gallika, nouvellement arrivée au 7, autour de la pita remarketée.

Libanaise : Rania au 26 (15/20 €).

Bretonne : Le Comptoir Baulois au 34 (25 €), la crêperie du Cap Breton.

La restauration verte et rapide, avec certaines variantes, est en nombre : Mongoo au 30 (3ème établissement après la rue de Washington et La Défense), l’enseigne Ankka qui ne désemplit pas au 16 (3ème également à Paris, après la rue de la Boétie et La Défense), Koss au 19, A la carte au 36, New Ferme au 41.

Les enseignes de restauration rapide : Pegast et Bagel Corner, toutes deux installées depuis moins de deux ans.

Un spécialiste du riz Rice bar, un du burger évidemment Un amour de burger au 7 (13 €).

Française enfin, avec La Muse du Chai, ma préférence, au 29 (option bar à vins), le Bistrot neuf ou Le Petit Tonnelier

Bref, la rue Godot de Mauroy était il y a peu encore un symbole des mœurs troubles qui ont marqué la société d’une époque passée. Elles ont été chassées des rues de la cité pour être remplacées ici comme ailleurs par la restauration moderne destinée aux actifs. L’âme de la rue s’est ainsi transformée, pour proposer aux hommes et aux femmes la satisfaction d’un autre besoin primaire, à la mi-journée voire le soir. Le reste du temps, elle s’éteint.

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Publié le 21 décembre 2015, dans Terrains de chasse. Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. 50 passes par jour pour Marthe c’est un sacré rythme quelles sont tes sources ? Étonnant de voir une femme passer de prostituée à politicienne. Excellent c’est intéressant et je ne connais pas cette rue pourtant tout près de chez moi !

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