Entreprendre et se reconvertir

La vie professionnelle pilotée comme une trajectoire uniforme a du plomb dans l’aile. Les employeurs et leurs cellules de recrutement ont beau maintenir le cap, les déroutements sont de plus en plus fréquents. Et spectaculaires.

Apprenti chef

Les évolutions du marché du travail, celles des mentalités, conduisent à revoir sa feuille de route à plusieurs reprises dans une vie : le choix d’orientation fait à 20 ans peut ne plus correspondre à ses aspirations 10 ou 20 ans plus tard ; l’expérience, le regard que l’on porte sur soi et sur la vie, sur le travail, peut nous appeler vers de nouveaux défis ; un employeur peut nous encourager à aller voir ailleurs ; un « profil » cramé sur le marché du travail peut nous inciter à le supprimer pour en créer un nouveau, dans la mesure du possible ; le travail fragmenté peut encourager la multi-activité et initier une nouvelle voie professionnelle ; etc…

Avec, en lame de fond, la possibilité d’entreprendre, et tous les accessoires de la mythologie qui s’y rapportent.

Le ressort personnel est aujourd’hui davantage sollicité : à quoi rime ce parcours ? qu’ai-je envie de faire réellement ? sont des questions qui viennent nous chatouiller comme des alertes contre le piège de la routine, contre le risque du regret, ou contre l’impasse professionnelle.

De ce questionnement peut émaner l’appel du large. L’envie de faire du neuf peut arriver brutalement ou naviguer en soi quelque temps avant que l’on ne se décide à l’écouter et à agir -les circonstances de la vie nous gouvernant en partie (voir mes articles sur la trilogie : Motivation, Idée et Déclic). Ecouté dans l’urgence, ou dans une phase d’anxiété (licenciement brutal, tensions familiales, au travail, difficultés financières,…), ce désir peut produire une création explosive. En revanche, s’il est apprivoisé et travaillé, il aura plus de chances de donner les fruits escomptés.

Il est une richesse naturelle qu’il faut prendre le temps d’exploiter. Sans l’inhiber, il convient de le saigner de tout fantasme pour éviter d’être « ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques dont le mirage rend le gouffre plus amer ». Il est tellement facile de s’enivrer d’une image…

La reconversion créatrice s’appuie sur des forces : énergie, envie, enthousiasme ; créativité ; apports de l’expérience antérieure.

Elle contient des aléas : indépendance à dompter ; métier à découvrir ; temps de l’apprentissage ; compétences gestion, commerciales,…

Pour se donner toutes les chances de réussir ce tournant, la réflexion préalable est essentielle. Voici un questionnement simple à mener.

 

Décrypter le chant de la sirène

Est-il bénéfique ? Sur quoi repose-t-il ? Où vous attire-t-il ?

La motivation et les attentes figurent parmi les ressorts de la réussite : elles constituent la capacité d’endurance et la possibilité de l’accomplissement personnel.

Un des enjeux majeurs, me semble-t-il, est de s’interroger en toute lucidité sur ce qui nous pousse dans cette voie et ce qu’on attend d’elle : lassitude professionnelle et/ou mettre un sens / du plaisir dans son travail et/ou être indépendant et/ou exploiter un business et/ou créer son emploi et/ou gagner un peu / beaucoup d’argent, etc. Les raisons doivent être positives et accordables.

Combien d’entrepreneurs créent une boutique dans la perspective d’essaimer en France et dans le monde. Avant de piloter la chaîne, il faut d’abord se coltiner le premier petit maillon, si petit au regard de notre ambition. On sera d’abord commerçant et on acceptera le fonctionnement d’une boutique : la répétition des tâches à faible intensité intellectuelle, son caractère sédentaire -quasi carcéral-, des horaires de travail élargis qui peuvent engloutir le samedi voire le dimanche, les soirées pour la restauration, aimer le contact avec la clientèle, le vide pendant les heures creuses,…

Si on veut monter une librairie, aimer les livres ne suffit pas. Il faut savoir les vendre. Il faut savoir acheter, il faut savoir gérer. Il ne faut pas rapporter sa rémunération au temps passé dans la boutique.

On crée un restaurant parce qu’on aime la nourriture et préparer des petits plats dans un cadre convivial. On peut être broyé par le fonctionnement d’un établissement et le rythme qu’il impose.

Par ailleurs, il faut apprécier le risque financier : ces projets nécessitent une mise de fonds conséquente et engendrent des frais importants (loyer, remboursement, salaires, achats, etc.). Pour un rendement souvent limité.

Bref, il faut poser l’équation et vérifier que ce que l’on attend de l’entreprise est conforme à ce qu’elle peut vous apporter. Et vice-versa, que le fonctionnement de l’activité envisagée vous satisfera. Que le risque financier est acceptable.

 

Bilan personnel

Quelles sont mes contraintes ? Vie de famille, finances,… L’activité envisagée est-elle compatible ? Un restaurant ou un commerce consomme une bonne partie du temps familial. Le conjoint, s’il existe, doit être partie prenante de votre choix.

Quels sont les moyens financiers dont je dispose pour lancer ce projet ? Sont-ils suffisants ?

Que doit générer l’entreprise à terme pour me rétribuer ? Quelle rémunération puis-je espérer à travers cette activité ? Est-ce conforme à mes aspirations ? à mes contraintes personnelles/familiales ?

Quelles sont mes compétences et qualités ? Les confronter à celles que l’activité envisagée requiert. Valider la cohérence, éventuellement réfléchir à la façon de remédier aux carences.

L’activité nécessite-t-elle une qualification particulière ? un tour de main ou des compétences propres ? Comment puis-je raisonnablement les acquérir ? Ai-je le temps de me former ? Faut-il m’associer ou recruter un professionnel qui les détient ?

A quoi ressemblera mon travail quotidien ? Cela me satisfera-t-il ?

Suis-je prêt à sacrifier un salaire fixe, des congés payés et Rtt, les avantages sociaux du salariat ?

Le statut social est-il important pour moi ?

Suis-je prêt à assumer l’échec ?

 

Plan d’actions

Le temps est un élément clé dans la préparation et la mise en place du projet, sa réussite. Il me semble indispensable d’organiser les actions à mener dans un calendrier :

  • une formation ou une expérience préalable,
  • les informations à obtenir sur l’activité, sur la création d’entreprise,
  • les rendez-vous avec des professionnels, des acteurs clés,
  • les rencontres avec des entrepreneurs qui pourront vous conseiller, vous faire partager leurs expériences,
  • l’étude de marché, le positionnement de votre offre,
  • le business-plan,
  • la recherche du local ou du fonds,
  • celle des financements,
  • l’immatriculation,…

Il convient -autant que faire se peut- de réaliser le maximum d’actions alors qu’on est toujours en poste. A minima valider la cohérence de ce nouveau projet professionnel.

La phase de mise en place du projet est longue : un an à deux ans. Avoir cela à l’esprit pour bien la mener.

 

Faut-il se former avant d’entreprendre ?

Il est toujours préférable de connaître un minimum l’activité que l’on souhaite exercer avant de se lancer. Certains voient ce passage comme un détour ou une perte de temps. Il permet de confirmer son intérêt pour ce nouveau métier, de faire des choix plus judicieux, et d’être plus efficace le moment venu.

Si au bout d’un mois, on se rend compte que la vie d’un commerce ou d’un restaurant ne convient pas, il est toujours temps de faire machine arrière. Ce paramètre est souvent minimisé (la perspective d’avoir sa propre affaire peut aveugler sur ce que cela suppose au quotidien).

Une expérience préalable auprès de professionnels permet d’apprendre leurs techniques, de vous enrichir à leur contact (ils ne manqueront pas de vous donner leur avis sur votre projet après, ils pourront vous aider utilement). De tanner votre projet. De vous insérer auprès des fournisseurs. D’approcher la clientèle et d’apprécier ce contact.

Selon les activités envisagées, ce passage sera plus ou moins obligatoire : certaines d’entre elles imposent une formation préalable (celles qui relèvent de l’artisanat comme la boulangerie, la boucherie, la coiffure (pour l’instant), la beauté,…). Pour la restauration, fût-elle rapide, sans être imposée elle est très fortement conseillée.

Il existe à la fois des dispositifs permettant une prise en charge de ce type de formation, et des formations professionnelles adaptées au métier ciblé.

L’entrepreneuriat, en reconversion, change radicalement une vie. Plus qu’on ne le soupçonne. Les conseils ou mises en garde extérieurs ne percent pas souvent la carapace de la détermination. C’est en le vivant que l’on s’en rend compte. Aussi faut-il anesthésier son orgueil pour écouter, filtrer et s’approprier ces conseils qui ne peuvent qu’augmenter les chances de faire les bons choix, dans le bon tempo.

« Si j’avais su avant de me lancer ce qui m’attendrait, jamais je ne l’aurais fait. Mais je ne regrette aucunement ce choix. J’ai appris plus en faisant que toute ma vie auparavant. » Phrase qui revient très souvent chez ceux qui ont emprunté cette voie.

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Publié le 17 décembre 2015, dans Avant la création il y eut. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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