Les librairies : un commerce en voie de disparition ?

Télérama titrait récemment « Et s’il n’y avait plus de libraires ? », et vouait son dossier aux menaces pesant comme un couvercle sur le métier.

Le magazine culturel n’est pas le seul à tirer la sonnette d’alarme : « Lettre ouverte d’un libraire accablé », « La fin de la librairie : ce n’est pas l’internet qui a tué la librairie», « Les petites librairies sont à la peine »… Bref, les articles nécrologiques pleuvent sur l’état du secteur. Faut-il s’en inquiéter ?

  

 

Derrière cette cristallisation angoissée se noue une sorte de guerre larvée entre des anciens, déplorant la déliquescence intellectuelle, et des modernes, champions de la nouvelle frontière libertaire, guerre de valeurs notamment, grosse de préjugés et nourrie par les évolutions, technologiques, culturelles et soci(ét)ales. Le libraire en serait un des symboles : le gardien du temple culturel, ou l’anomalie rétrograde.  Noir, blanc.

 La lecture, fruit du milieu, de l’éducation, ou de (non) rencontres, constitue un des termes du débat. Elle voit sa part dans le temps et le budget des ménages se crisper au profit de loisirs et d’occupations « concurrents » : les Français passent, d’après l’Insee, la moitié de leur temps libre (soit 5 heures par jour) devant un écran. La lecture (y compris sur Internet) ne représente guère plus que 20 minutes par jour. Suffisant pour s’informer (un gratuit en a fait son nom), pour dévorer un roman de Guillaume Musso ou pour s’indigner avec Hessel. Cela ne signifie pas que le Français, par ailleurs, ne réfléchit pas, ne se cultive pas, ne découvre pas avec gourmandise et curiosité, humilité, n’alimente pas une vie sociale épanouissante. Une vie devant l’écran n’est pas incompatible avec une forme de recul sur l’existence, avec une certaine philosophie qui extrait de l’immédiateté et de l’immensité dépourvue de reliefs apparents. Et puis après, qu’importe.  Pourquoi faudrait-il nécessairement s’intéresser à Sophocle, Philip Roth ou Gérard de Nerval ? Quel fondement à cette hiérarchie établie ?

Le rapport au livre et à la lecture est une affaire toute personnelle. Certains ne jurent que par le papier, d’autres se sont convertis au temps du numérique et à la liseuse, certains combinent les 2 modes de lecture ; une majorité enfin reste fidèle à l’abstinence et demeure éloigné de ce loisir violent.

Bref, le livre, le vrai (que signifie d’ailleurs un « livre » numérique ?), doit partager, il doit composer. La librairie pure aussi : elle voit sa part du gâteau grignotée (passée de 21 à 17 % en 10 ans) par les grandes surfaces, culturelles (22.5 %) ou non (20 %), et par la montée en charge des librairies en ligne (11 % du marché).  Le marché du livre, s’il a résisté, se déplace et crée des remous. Le libraire de quartier se trouve au cœur de ces troubles.

Face à l’offre de livres de la grande surface, laquelle concentre des achats différents en un lieu unique, face à l’étendue, voire la profondeur, du fonds des grandes surfaces culturelles et des libraires sur Internet, face au développement du catalogue numérique, quelle est la raison d’être du libraire ?  

La librairie est d’abord un lieu, un lieu à part, qui met en valeur les livres et diffuse ainsi une atmosphère singulière. Elle sert ces sens, physiques, irremplaçables. Elle éclaire un quartier, un territoire. Elle place la culture à portée de main. Chaleureuse et intime. Elle tisse des liens, elle invite au dialogue, à l’échange, aux rencontres. Elle est ce lieu de vie courant et précieux. Pour qui est sensible à l’âme et au corps du livre.

La librairie abrite ensuite un libraire, un homme, une femme, un passionné qui a choisi la voie des lettres, à rebours de la facilité. A côté des (trop) nombreuses nouveautés (qu’il subit bien souvent), il sélectionne et met en avant des classiques et des œuvres moins courues, un fonds qu’il fait tourner, qu’il met en scène.

Les temps sont durs pour les libraires : en tête du classement des commerces à la rentabilité la plus faible (un résultat net de 1.5 %, loin des 7 % des opticiens, sans parler de la rémunération du gérant), ils ne disposent d’aucune marge de manœuvre. Les remises accordées par les éditeurs restent maigres (33 %, même si certaines maisons comme L’Ecole des Loisirs ou Gallimard tendent à les augmenter), le poids des stocks et l’inflation des loyers fragilisent une activité qui encaisse par ailleurs une contraction de la demande… Et les libraires s’inquiètent de l’impact de la hausse de la TVA.

30 ans après la Loi Lang et l’instauration du prix unique du livre, les pouvoirs publics et les organisations professionnelles continuent de soutenir ce commerce particulier. L’Adelc, le Centre National du Livre, apportent des solutions de financement et des conseils. Les municipalités et les collectivités partagent souvent cet élan. Les libraires eux-mêmes cherchent des idées pour se développer : à noter l’initiative récente lancée par 9 librairies indépendantes de l’est parisien pour créer un réseau, Librest, qui mutualise certaines actions (site Internet commun, fonds, emballages,…).

Le livre n’est pas mort, le libraire non plus. Il a encore de belles pages à écrire, s’il arrive, dans les chapitres qui s’annoncent, à accrocher des lecteurs mobiles, en adaptant son histoire, sans dénaturer son style. Maillon crucial de la chaine du livre, considéré des éditeurs, protégé des pouvoirs publics, le libraire a une place à occuper dans la cité. Paris, à cet égard, reste un formidable territoire pour les librairies, par sa densité, son histoire, sa population.

Nous avons besoin de libraires, indépendants, passionnés, passeurs de culture et d’histoires. Soutenons-les, lisons !

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Publié le 5 janvier 2012, dans Terrains de chasse. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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